Exposition de mes œuvres dessinées et brodées à la Galerie Catherine Pennec, à Clermont-Ferrand, du 28 novembre 2025 au 10 janvier 2026.
“La Galerie Catherine Pennec, située au pied de la cathédrale de Clermont-Ferrand, est un lieu dédié à la création contemporaine, exposant artistes confirmés et émergents dans toutes les disciplines : peinture, gravure, sculpture, photographie, textile, installation. Ouverte au dialogue entre les arts et les publics, la galerie propose environ huit expositions par an, souvent accompagnées de rencontres ou performances.”
Catherine Pennec
Voici un lien vers le site de la galerie :
https://www.catherinepennec.com/fr/accueil
Et vers la présentation de l’exposition et de ma démarche artistique :
https://www.catherinepennec.com/fr/artistes/lou-salamon/
“C’est en se tenant assez longtemps à la surface irisée que nous comprendrons le prix de la profondeur.”
L’Eau et les Rêves, Gaston Bachelard, 1942
1. Aux sources de la création : l’enfance et l’appel du vivant
CP : Lou, votre exposition s’intitule « Eau et lumière : broder le vivant ». Dès votre enfance, vous avez été fascinée par le monde du vivant, dessinant insectes et végétaux, scrutant leur structure cellulaire. Comment cette fascination pour le vivant s’est-elle transformée en vocation artistique ? Y a-t-il un moment précis où vous avez su que la broderie serait votre moyen d’expression ?
Lou : Mon approche du monde naturel se fait par l’hybride. Enfant, j’étais fascinée par les tableaux de Magritte, et ses oiseaux-feuilles. Les connexions entre les différents domaines du vivant me passionnent : des vaisseaux sanguins qui rappelant les branches d’un arbre, un cerveau évoquant une éponge de mer. Enfant, je pouvais passer des heures à tenter de percer les mystères de structures d’écorces ou de coquilles d’escargots. A partir de l’adolescence, j’ai choisi la broderie comme moyen d’expression car celui-ci permet de concilier l’art graphique et la matière. En effet, la broderie permet à la fois de dessiner avec du fil, et de créer des matières sensorielles qui prennent vie par la texture.
“Au fond de la matière pousse une végétation obscure ; dans la nuit de la matière fleurissent des fleurs noires. Elles ont déjà leurs velours et la formule de leur parfum.”
L’Eau et les Rêves, Gaston Bachelard, 1942
2. Eau et lumière : symboles et techniques
CP : Le titre de l’exposition évoque l’eau et la lumière, deux éléments centraux dans votre travail. Comment ces thèmes se manifestent-ils dans vos broderies ? Est-ce par le choix des matières, des couleurs, des motifs, ou par la façon dont la lumière traverse vos oeuvres ?
Lou : L’eau et la lumière vont toujours ensemble, je ne les aborde jamais séparément. Leur évocation dépend davantage de la matière que du motif. Les mouvements graphiques de la broderie évoquent des flux, les mouvements d’ondulation sont très présents dans mon travail, évoquant en même temps des cheveux et de l’eau calme. L’eau pour la lumière représente parfois un filtre, et parfois à l’inverse un amplificateur de celle-ci. Ainsi, l’eau rend parfois les couleurs de la lumière visibles, en décomposant le prisme de la lumière.
Je cherche à représenter l’eau sous plusieurs formes : l’eau vive, claire et scintillante, mais également les eaux troubles. Je m’inspire des eaux marécageuses et obscures de la création du monde dans l’Ancien Testament, eaux de la création d’où jaillit la lumière, et également des mares, ou autres eaux stagnantes mais pleines d’êtres vivants. Ces dernières symbolisent aussi l’inconscient.
L’eau et la lumière sont des thèmes récurrents en philosophie. Au sein du cosmos, tout est relié : quelque chose fait monde au cœur de l’eau, de la lumière et de l’univers. Le monde est à la fois diversité et unité, grâce à un élément qui relie toute chose. Pour Talès, l’un des premiers philosophes de l’Histoire, cet élément n’est autre que l’eau.
Les motifs de mes broderies évoquent souvent une forme utérine. L’utérus me fascine car il renvoie à cette notion de matrice mystérieuse, le liquide amniotique étant de l’eau. Ainsi, chez Ferenczi, celui-ci renvoie au concept de Sentiment océanique. L’utérus comporte aussi un lien avec la musique, avec le rythme : le battement de cœur de la mère es le tout premier rythme que le fœtus entend. Les profondeurs de l’eau éveillent mon intérêt, rappelant le mystère de la création de la vie. Ainsi, mon langage formel se nourrit notamment de l’utérus, mais aussi des abysses et de l’inconnu des profondeurs marines.
CP : Les perles (destinées à la broderie) de Lunéville (et à la Haute Couture), que vous utilisez souvent, captent et reflètent la lumière de manière unique. Pourquoi ce choix ? Comment travaillez-vous avec ces perles pour évoquer l’eau, la fluidité, ou au contraire, la rigidité, la fragilité ?
Lou : Les perles de verre évoquent à la fois le minéral et la brillance de l’eau au soleil ou au clair de lune. J’adapte ma technique selon la sensation recherchée. Pour du minéral, de la rigidité, je crée de la profusion, les perles brodées les unes sur les autres devenant l’évocation de couches géologiques. A l’inverse, pour suggérer de lu, les perles sont parsemées, disposées avec légèreté, comme de multiples petits reflets.
Les fils métallisés permettent aussi d’amener de la lumière, et selon leurs couleurs, créent des nuances à l’intérieur de la perle, et font plus ou moins ressortir son éclat. La représentation minérale est, comme l’eau, récurrente au cœur de mes broderies. Par exemple, les coraux, êtres vivant composés de minéraux, sont une inspiration très présente dans mon travail.
Je cherche à ce que mes broderies évoquent à la fois des cellules, un univers aquatique et un ciel étoilé, et je joue pour cela sur la brillance des perles.
3. Broder le vivant : entre dessin et broderie
CP : Vous passez du dessin à la broderie, et inversement. Comment s’articule ce dialogue entre les deux techniques ? Est-ce que le dessin est toujours le point de départ, ou l’inspiration peut-elle naître directement du geste de broder ?
Lou : Le dessin est toujours un point de départ à la broderie. La broderie consiste en une mise en lumière, et en mouvement. Le dessin est une base de travail mais la broderie en est une interprétation libre, la fluidité du mouvement de la main, comme une danse, prend souvent le pas sur une reproduction rigide et stricte. Je commence par des dessins automatiques, spontanés, et je les retravaille ensuite en motifs, puis en broderies élaborées. Au sein de mon processus créatif, le dessin représente la profondeur de l’inconscient, tandis que la broderie fait apparaître, rend visible, grâce à la lumière qu’elle apporte.
Pour le philosophe Alain, comme exprimé dans “le système des beaux-arts”, les artistes créent et conçoivent en même temps : tout n’est pas organisé, programmé par avance. C’est ainsi que, parfois, la broderie finalisée ne ressemble plus du tout à son dessin d’origine.
Mes titres d’oeuvres, quant à eux, proviennent de poésies que j’ai créées à l’aide de la technique de l’écriture automatique, qui fait travailler l’inconscient.
« L’art, c’est un territoire de mémoire et de désir où l’on peut enfin nommer l’invisible » Louise Bourgeois
CP : Vos oeuvres semblent souvent partir d’une observation minutieuse de la nature. Pouvez-vous nous raconter comment une scène, un détail du vivant, devient une broderie ? Y a-t-il des exemples précis dans les oeuvres présentées à l’exposition ?
Lou : Je vis en Creuse, où la nature est parfois sauvage, libre et incontrôlée. J’observe minutieusement les mouvements de l’eau, reflets, couleurs et translucidités des lacs et rivières. Je m’imprègne énormément de ces paysages. Leurs couleurs très vives au printemps et leurs teintes chaudes aux reflets dorés de l’automne se retrouvent dans mes oeuvres. Par exemple, les couleurs des fleurs creusoises me rappellent les teintes des coraux et des anémones, et créent des ponts entre les différents domaines du vivant. Je côtoie également des naturalistes au quotidien dans mon cercle proche, et scrute des végétaux, champignons, amphibiens et oiseaux toutes les semaines, ce qui m’aide dans la création. Je me suis aussi énormément inspirées des photographies des abysses de Claire Nouvian, parues dans son livre Abysses . Mon travail est parfois suffocant de détails, dense, luxuriant, abondant, et cherche à représenter une profusion propre au vivant qui se duplique sans cesse, comme une symphonie colorée. C’est également pour cela que la notion de motif est très présente dans mes oeuvres : mes motifs dessinés à la main évoquent des cellules et des êtres qui se multiplient et se ressemblent, sans pour autant être des clones.
4. La broderie comme langage intime et universel
CP : Votre pratique aborde des sujets intimes, parfois graves, et la broderie est un art traditionnellement associé au féminin. Comment cet héritage influence-t-il votre façon d’aborder des thèmes comme la vulnérabilité, la résilience, ou la transformation ?
Lou : Je suis influencée par les oeuvres et les broderies de Louise Bourgeois, ainsi que les Nanas de Niki de Saint Phalle, pour leur féminité abondante et féconde, mais aussi pour leur ambiguïté : celles-ci abordent également des sujets graves comme les violences faites aux femmes, derrière leur apparente joie et leurs couleurs vives.
La broderie ne permet pas une résilience, mais de sublimer l’horreur, à la manière de la charogne de Baudelaire. Elle parle de la féminité, et de comment se réapproprier celle-ci, comment reconstruire celle-ci quand elle a été détruite. Elle parle d’intimités abîmées, qu’elles soient féminines ou masculines. Cependant, elle ne peut faire office de résilience ou d’effacement d’un vécu. Ainsi, chaque personne peut trouver une résonance avec son propre héritage ou vécu au sein de la matière très vivante qu’est la broderie. Dans de mon travail, la notion « L’intime est politique » ne fait pas sens, car pour moi chaque corps vivant, chaque personne est porteuse d’une poésie et d’histoires à considérer dans son individualité et dans son mystère.
De plus, la broderie, le geste, permet de se connecter à quelque chose de vivant, et le fait de se savoir une poussière dans un monde grouillant de vie, de regarder autour de soi, console. Cela permet de se connecter à une forme de spiritualité qui nous fait sortir de soi-même et du tragique propre à la violence de la condition humaine. Par conséquent, dans sa forme purement féminine, la broderie évoque l’héritage des sorcières, mes sculptures brodées rappelant des talismans et objets
magiques. De même, dans la tradition musulmanes, les femmes utilisent des objets brodés (khamsa) en forme d’oiseaux et ornés de la main de Fatma pour protéger leurs maisons.
CP : Dans cette exposition, certaines oeuvres dialoguent avec des matériaux comme le verre (les perles). Comment ces associations vous permettent-elles d’explorer les contrastes entre eau et lumière, entre fluidité et rigidité ?
Lou : Les perles de verre évoquent l’art du vitrail, dans son approche musulmane et catholique. Tout comme un vitrail, l’eau est un filtre : à son contact, quelque chose apparaît, se montre. En effet, la lumière rend visible mais n’est pas toujours visible, et l’eau la rend visible comme le verre, le prisme ou l’atmosphère : c’est un espace de médiation.
La notion de surface de l’eau peut également être reliée à la surface de la peau. A son contact, quelque chose se révèle à la surface et disparaît dans les profondeurs.
5. Le geste et la transe : broder comme une danse
CP : Vous évoquez parfois la broderie comme une danse, une transe, un effacement de soi dans le geste. Comment cette dimension physique, presque performative, influence-t-elle vos oeuvres ? Ressentez-vous une différence entre broder un motif inspiré de l’eau et un motif inspiré de la lumière ?
Lou : Le mouvement proche de la transe provoqué par la broderie provient de l’aspect répétitif du geste, régulier comme un battement de cœur, pratiqué pendant des heures et des heures, sans prendre de pause. Ainsi, l’art brodé devient hypnose. Dans la mythologie grecque, Dionysos est le dieu de la transe et sa danse est un art hypnotique des profondeurs, à l’inverse de l’art apollinien qui est relié à la clarté. Dans la musique de Dionysos, le rythme est prédominant, tandis que dans celle d’Apollon se sont les notes qui sont mises en valeur. La transe brodée est donc plus proche de la musique de Dionysos lorsque la broderie est réalisée de
manière effrénée, et du battement cardiaque lorsque celle-ci est plus lente.
CP : La musique accompagne-t-elle votre travail ? Si oui, quels sons ou quelles mélodies vous inspirent lorsque vous brodez l’eau, la lumière, ou le vivant ?
Lou : Mes inspirations musicales sont très nombreuses. Je suis par exemple très influencée par le Requiem de Mozart, par Billie Holiday ou par des rythmes de blues noirs américains tels que ceux de Junior Kimbrough. Certains morceaux de musique peuvent influencer ma manière de broder selon les rythmes, tels que ceux de Roberto Fonseca (jazz cubain), de la kora guinéenne (par exemple l’artiste Sekou Kouyate), de groupes turcs entre tradition et modernité (Jarl Flamar et Olkan, live looping Voyons voir) et de rock progressif à influence du Moyen-Orient (par exemple Ataraxia de King Gizzard and The Lizard Wizard). Ces références comportent des rythmes proches de la transe.
6. De la haute couture à l’art : un choix assumé
CP : Vous avez travaillé pour la haute couture avant de vous consacrer à l’art. Pourquoi avoir fait ce choix ? Qu’est-ce qui, selon vous, distingue l’artiste de l’artisan dans le monde de la broderie ?
Lou : J’ai fait ce choix car l’appel de l’art a été trop viscéral, trop puissant. Mon expérience en haute couture m’a apporté de la technique, très précieuse actuellement car j’utilise un savoir-faire très pointu au cœur du processus de création de mes oeuvres d’art. En broderie, l’artiste est la personne qui s’approprie et prend parfois des libertés avec la technique pour dire ce qu’il a au fond du ventre. La création graphique occupe également une grande part dans sa pratique. L’artiste est celui qui développe un langage formel et des matières qui n’ont jamais été explorées auparavant. Pour moi, l’artiste ne cherche pas uniquement à représenter la beauté, il est aussi là pour exprimer une ambiguïté, et peut parfois créer une forme de rejet ou mettre mal à l’aise le spectateur. Ses pièces créent des émotions différentes chez chaque personne, et selon le vécu de chacun, elles ne signifieront pas la même chose. Ainsi, l’artiste brodeur parle à l’inconscient, et ne cherche pas uniquement à créer de la beauté, ce qui se fait habituellement en broderie. L’artisan, quant à lui, est celui qui travaille l’amour et l’excellence des techniques de broderie d’art, avec une précision d’ingénieur. Par conséquent, l’oeuvre d’art a une individualité totale et entière. Au sein de mes oeuvres, la
broderie a une finalité libre et n’obéit pas à un cahier des charges. « L’art n’est pas la représentation d’une belle chose mais la belle représentation d’une chose. » Critique de la faculté de juger, Kant. Pour Kant, la beauté au sens esthétique (contrairement à celle évaluée par les goûts de chacun) a une valeur universelle. Ainsi, l’art a valeur de communication universelle et de ponts entre les individus et les cultures. « Seules les choses dont la connaissance la plus complète ne suffit pas à donner l’habileté nécessaire à les produire appartiennent à l’art ». Kant. Également, dans son ouvrage Système des beaux-arts, le philosophe Alain explique que « dans le domaine de l’art, la conception ne précède pas l’oeuvre mais lui est strictement contemporaine. Conséquence : une oeuvre d’art n’est achevée lorsque enfin l’idée qui l’habite se manifeste à son auteur comme à son premier spectateur”.
CP : Quelles sont les principales difficultés que vous rencontrez dans votre pratique, notamment lorsque vous travaillez sur des oeuvres de grande dimension ou des projets aussi ambitieux que ceux présentés ici ?
Lou : Ma principale difficulté est le temps de travail. Ces projets nécessitent des journées de 10 à 12h de broderie pendant des mois et des mois, ce qui est une épreuve pour le corps.
7. Figures inspirantes et projets futurs
CP : Quelles sont les figures, artistes ou brodeuses, qui vous inspirent dans votre exploration de l’eau, de la lumière, et du vivant ?
Lou : Mes inspirations sont multiples. Je plonge régulièrement dans les écrits de l’écrivain Rainer Maria Rilke (par exemple, son recueil de nouvelles « Serpents d’argent ») et dans les planches anatomiques réalisées par le biologiste Ernst Haeckel, dessins qu’il prétendait purement scientifiques mais qui sont en réalité
largement fantasmagoriques. La profusion et la multitude de détails de son art me fascine. Également, les descriptions de plantes très baroques, semblables à des syphilis d’À Rebours de Huymans ont aussi été un très bon point de départ à la création de textures de broderies. Aussi, de part mon histoire personnelle, j’ai été baignée pendant des années au sein de cultures afghanes et d’Afrique de l’Ouest. L’esthétique de mes broderies s’en ressent fortement, essentiellement dans les couleurs. Je porte la sensibilité des personnes qui m’ont été proches ou le sont actuellement dans mon inconscient, et celle-ci remonte à la surface dans mes oeuvres (des rencontres, et non des voyages, j’évolue dans des milieux très mélangés depuis l’enfance). Enfin, j’ai été fortement influencée par des peintres à la croisée de plusieurs cultures et religions comme par exemple Chagall et ses vitraux, ainsi que par de grands couturiers tels que Christian Lacroix et ses couleurs espagnoles et arlésiennes. Le travail de broderie présent dans ses robes, son abondance et sa générosité, me porte.
CP : Après cette exposition, quels sont vos projets ? Envisagez-vous de poursuivre cette exploration des éléments, ou d’autres thèmes vous appellent ?
Lou : J’aimerais aborder les thème de la putréfaction et des cycles de vie, et poursuivre la réalisation de grandes tentures et sculptures à partir de mes dessins cellulaires. Je souhaiterais étudier les relations entre l’atome et le cosmos, entre l’infiniment petit et l’infiniment grand, grâce à la broderie.
8. Un mot pour le public
CP : En conclusion, quel message ou quelle émotion souhaitez-vous transmettre aux visiteurs qui viendront découvrir « Eau et lumière : broder le vivant » ?
Lou : J’ai hâte d’avoir des retours des visiteurs sur ce que les oeuvres leur évoquent, sur leurs sentiments et sensations au contact de celles-ci. Je souhaiterais savoir quels sont pour chacun les domaines du vivant qui ressortent le plus des oeuvres (Plutôt humains ? Animaux ? Végétaux ? Minéraux ? Êtres imperceptibles ?).





























